Rituels du quotidien et de l'éternité
Par Alain Weber, Directeur artistique du Festival
« Il faut des luths et des airs qui font le cœur chanter.
Il faut des lyres, des flûtes, qui font l’âme s’envoler »
Rudaki, poète à la cour de Boukhara au Xe siècle
Peut-on parler de « rituel » en évoquant un festival comme Les Orientales ? Oui, sans aucun doute.
Cette 10e édition, qui voit une nouvelle fois saltimbanques, poètes et musiciens aborder les rives de la Loire, à l’image des oiseaux migrateurs, confirme la longévité d’un rendez-vous devenu rituel au fil des ans. Comme ces pèlerinages d’antan, Les Orientales créent une rupture avec notre quotidien, renouvelle notre quête esthétique, suscite une immersion dans d’autres mondes. Au terme de cette décennie, combien de fleuves, d’océans, de montagnes et de déserts, aurons-nous traversé, grâce aux expressions d’une nature sacralisée par le verbe du poète ?
Cet attachement à une nature antique, nous la célébrerons par de véritables rituels d’eau et de feu, qui comptent parmi les plus extraordinaires manifestations de l’Inde dravidienne, animiste et hindouiste.
Au cours du Bhuta, rituel originaire du Karnataka, qui dit-on remonterait à l’ère néolithique, les masques totémiques de Pilli (le dieu-tigre) ou de Vishnumurthi (le dieu-lion), apparaissent de manière surnaturelle dans la lumière vacillante des torches et évoquent l’effroi et la fascination de l’homme chamanique.
L’art sattriya des moines danseurs de Majuli, île de l’Assam entourée par les eaux bienveillantes du Brahmapoutre, incarne l’ordre de l’univers instauré par Vishnou.
L’empreinte des origines et la permanence des croyances perpétuent la richesse de l’Inde… Richesse dont témoigne encore le peuple rom, cette « tribu prophétique aux prunelles ardentes » ainsi désignée par Baudelaire, qui aura traversé une multitude de d'espaces, du désert du Rajasthan à celui de l'Andalousie. Que ce soit par leur manière de frotter l’archet en Transylvanie ou à travers les émois chantés d'une Gitane d'Andalousie, les Tsiganes possèdent toujours une part d’indianité et d’indomptabilité, que nous mettrons en valeur pour célébrer quelques-uns des derniers battements du monde sauvage.
L’enfance sera une nouvelle fois représentée afin de prolonger notre démarche de transmission. Une transmission propre aux cités d’Asie : celle des anciens fastes de Bagan la Birmane, à travers une danse raffinée et acrobatique ou celle des cours de Samarkand ou Boukhara où se chante l’art du shash-maqâm.
Et puis, nous explorerons de nouveaux horizons, en empruntant les routes maritimes de l’Océan Indien. L’homme réduit à l’esclavage, à travers l’exil, la souffrance et la captivité, a tenté, par l’expression artistique, de conserver sa dignité et la mémoire de son origine.
Au cœur de l’archipel des Comores, Mayotte petite île volcanique française, est au cœur d’un islam noir. Lors du deba, rituel soufi, ces femmes orientales et africaines célèbrent gracieusement le Prophète et dessinent de leurs doigts fins le mouvement sinueux des vagues de l’océan.
C’est ce même soufisme au féminin qu’illustre Akhawate el Fane Assil, l’assemblée des femmes de Chefchaouen, au cœur du pays Jbala, qui, enveloppées de blanc, invoquent et prient Dieu.
Ainsi, des rives tropicales de l‘Océan Indien au pied des montagnes du Rif, s’exprime la même ferveur. Au-delà des croyances religieuses, un sens du sacré habite ces traditions, qui nous fait dire, à la façon du mélomane René Daumal :
« Toute cette merveille, je crois encore parfois l’avoir rêvée, comme on rêve d’un très antique pays d’hommes et de femmes plus sages et plus beaux, d’un âge d’or… »
Photo: A. Weber & les musiciens égyptiens par A. Masteau (Les Orientales 2007)
Dix ans d'Orient
Par Hervé de Charette, Président du Festival
« Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l'animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort. La vraie manifestation de la civilisation est le mythe. »
Aimé Césaire, Appel au magicien, Haïti, mai 1944
Les Orientales s’apprêtent – déjà – à souffler dix bougies. Autant de rencontres étonnantes et précieuses, autant d’émotions rares et intenses, que l’on doit à la présence de ces poètes, baladins et maîtres de musique d’une Asie lointaine qui, pour certains, quittent leur pays ou leur village pour la première fois.
Nous ne chercherons nullement à dénombrer les semeurs de rêves accueillis, ou les traditions mises en lumière au fil de ces dix ans. Ce qui importe à nos yeux, c’est le souvenir profond laissé par ces grands moments de découverte réciproques, où la musique se fait langage commun. On se souvient par exemple de cette petite danseuse de Bali enseignant quelques gestes gracieux à un chanteur mongol attendri, sous l’œil attentif des festivaliers. Cette constante exploration des cultures d’ailleurs confère au Festival son atmosphère singulière.
Si cette manifestation s’est fondue aussi naturellement dans le cadre idyllique de notre cité ligérienne, c’est précisément parce qu’elle ressemble aux terres où sont nées les musiques populaires invitées : un monde où la Nature avait encore un sens, même lorsqu’elle était célébrée en poésie dans les palais des anciennes cours. En résulte une manifestation au caractère quasi artisanal et à l’échelle humaine ; une exception dans le paysage culturel, comparée aux grandes machines médiatiques qui accaparent l’attention.
Cette année encore, une page blanche est à écrire ensemble : deux week-ends magiques et hors du temps, conçus à la manière des pèlerinages, de la route de la soie ou des mêlas indiennes. Dans un esprit de découverte, d’anciens rituels seront présentés, nous ramenant à l’origine d’une humanité qui demeure notre horizon.
Une édition anniversaire dédiée à la mémoire de l’écrivain Julien Gracq.
