Célébrer la nature
par Alain Weber, directeur artistique
''Thunder on the mountain, rollin' like a drum
Gonna sleep over there, that's where the music coming from
I don't need any guide, I already know the way
Remember this, I'm your servant both night and day.''
Bob Dylan, Thunder on the mountain
''Tonnerre sur la montagne, roulant comme un tambour
Je vais dormir là-bas, c'est de là que vient la musique
Je n'ai besoin d'aucun guide, je connais déjà le chemin
Rappelle toi, je suis ton serviteur la nuit aussi bien que le jour.''
Bob Dylan, Thunder on the mountain
Une fois de plus nous voici confrontés à la puissance tellurique de la musique. Dans le monde traditionnel, le musicien est le vecteur d'une connaissance reçue d'un autre monde. Sa voix et sa dextérité musicale sont un don de Dieu, d'un esprit ou d'un ancêtre qui habitent la forêt, la montagne ou la rivière. Cette connaissance, il la met au service de la société dans laquelle il vit.
La découverte des traditions du monde est, sans aucun doute, la quête d'une autre humanité, d'un ailleurs. Ce qui semble " barbare " ou archaïque dans notre " modernement correct " devient très vite le medium d'un autre imaginaire. Car, derrière cette rudesse, souvenir de temps guerriers, derrière ces codes traditionnels en apparence rigides, se cache une sensibilité belle et naïve, pleine d'invention artistique : celle de communautés simples au passé complexe, toujours imprégnées d'un rapport immédiat à la nature et encore un peu à l'abri du nombrilisme de la création urbaine.
L'une des raisons de notre attirance pour les musiques traditionnelles est en effet le lien précieux qu'elles entretiennent avec la nature. Que ce soit dans les évocations poétiques ou dans la facture des instruments, sommeille encore le mimétisme à l'environnement.
Les grands bouleversements écologiques actuels ont donc une répercussion directe sur un grand nombre de sociétés, soudain dépouillées de leur premier contexte. Ainsi, un quart de la population indienne, les intouchables (Dalits) et les indigènes (Adivasis), se voit emportée par le tourbillon frénétique d'une industrialisation anarchique conduisant droit aux dépotoirs habités des villes. Aujourd'hui privé d'accès à l'eau, à la terre et à la forêt, ce monde ancestral est voué à disparaître demain...
Les musiques traditionnelles, expressions de la diversité humaine, s'effritent au fil des décennies. Malgré le discours actuel consistant à revendiquer la " diversité culturelle ", la pression subsiste, car le citoyen du monde de demain doit avant tout être façonné aux normes de la consommation mondiale.
Combien de temps encore les musiques que nous présentons aux Orientales seront-elles habitées de cette émotion contemplative suscitée par la beauté d'un paysage, par la nostalgie des temps nomades ?
Force de la montagne, sans aucun doute, pour cette 9ème édition des Orientales, avec la présence des Balkans, entre Orient et Occident, et la noblesse antique du peuple berbère dans le cadre d'une journée consacrée au Maroc, notamment avec Cherifa, dont la voix âpre est poussée à l'extrême par la déclamation poétique.
A Touva, les chants diphoniques ou khoomeï sont le reflet d'une nature où les grandes épopées sont transcendées par de puissantes visions évoquant l'immensité de la Taïga, le vent, les steppes et surtout les cours d'eau. Près de la source, lorsque l'eau coule de manière irrégulière, heurtant les rochers, elle produit le chant xoluraash évoquant quelqu'un de bavard ; puis, plus bas, lorsque le débit s'apaise, son chant devient shuluraash empruntant des sonorités plus douces.
Pour Claude Lévi-Strauss, l'une des principales raisons pour laquelle l'homme avait jusqu'ici préservé la nature était sa crainte et son respect face au monde surnaturel qui l'occupait. L'illustration parfaite de cette perception mystique de la nature sera incarnée, pendant ce Festival, par les Bauls du Bengale, ces fous de Dieu, qui viendront en famille présenter leur art errant inspiré de la voie du Sahaja, la voie qui ne sépare pas la temporalité et l'éternité, la matière et l'esprit, la terre et les cieux et qui prône l'art de sublimer le naturel.
Nous devons sans cesse nous garder " d'une tentative pour supprimer la diversité des cultures tout en feignant de la reconnaître pleinement "*. Enoncés en 1952, ces propos de Claude Lévi-Strauss restent on ne peut plus d'actualité...
Le mot du Président
par Hervé de Charette, Président du Festival
2007 marque la dernière étape du voyage avant que notre cité des bords de Loire ne fête une décennie de découverte du patrimoine traditionnel de l'Orient.
Notre volonté de proposer un festival aussi instructif que réjouissant reste intacte.
Ces dernières années, Les Orientales étaient davantage tournées vers l'Asie. Avec cette 9ème édition, elles célèbrent le retour des traditions du Proche-Orient, avec à l'honneur le Maroc et l'Egypte.
L'Egypte des villages, avec ses petits cafés et ses derniers paysans en gallabiyas.
Le Maroc, car il est notre plus proche voisin oriental et qu'il est le dépositaire de la grande culture berbère, riche et tenace, à l'image des hautes montagnes de l'Atlas.
Toujours dans cet esprit de traditions des montagnes, nous irons à la rencontre des chants diphoniques du petit pays de Touva, situé à la frontière de la Mongolie ; et des polyphonies des Balkans.
L'Inde, ferment des traditions du monde, sera également représentée de nombreuses façons.
Les Orientales ne seraient pas Les Orientales, si elles ne continuaient pas à révéler les trésors musicaux du Rajasthan, incarnés notamment par un ensemble virtuose de morchang, la guimbarde du désert de Thar. Nous découvrirons également un magnifique théâtre de marionnettes Kathputli, racontant les épopées d'un autre temps. Enfin, avec la tradition mystique des Bauls du Bengale, nous poursuivrons comme chaque année notre exploration du monde de l'enfance.
L'Abbatiale résonnera cette année des voix féminines de Bulgarie et de Serbie et des mystiques soufies de Turquie et d'Iran.
Beaucoup d'autres spectacles, rencontres, lectures, ateliers ou films seront au programme, permettant ainsi de prolonger cette démarche chère aux Orientales : s'imposer comme une fête à la fois populaire et raffinée... comme en témoignent les deux soirées tsiganes d'ouverture du Festival.







